Pourquoi vouloir changer et échanger ? Le moteur ronronne. Une petite musique berce l'habitacle. Frantz augmente le son, aspire une longue bouffée d’herbe et tourne dans le passage où se situe le café Solénoïde. C’est sa cantine. Son taxi, son bureau. Cette herbe est juste délicieuse. Elle débrume son cerveau au rythme exact de la bossa que déverse la FM. Le bar est ouvert, il est toujours ouvert. Il est 06h00, l'équipe de nuit commence à voir son visage pâlir sous les premiers rayons. Frantz arrête sa Mercedes blanche le long du trottoir détrempé, s'enfonce dans son siège, et absorbe doucement la fin de son pétard en pressentant le café très noir qui va bientôt suivre.
En rentrant dans le bar, Aurélien avait traversé comme un nuage délétère. Il ne se souvenait que d'une seule chose : l'amour n'est pas une utopie. Au guidon de sa Norton, il avait fait un tour du monde dont le point de départ était le bar de Solénoïde. Chose étrange, chaque ville en recélait un. Aussi, fut-ce avec surprise, que s'accoudant au comptoir, il croisa des yeux la serveuse du bar de Solénoïde. Par la fenêtre, la tour Eiffel clignotait. La Norton avait fait son office: il était de retour. Dehors un taxi semblait se morfondre.
12 heures de nuit, c'était incontestablement trop, définitivement au-delà. Surtout les nuits comme celles-ci, où il ne se passe rien, où les alcooliques sont tristes, les noctambules vulgaires, la gentillesse mièvre, la vodka-pomme tiède. Lilith n’en pouvait plus. Plus que deux heures. L’aube blafardisait tranquillement le comptoir, ce type qui venait d’entrer n’était pas inconnu. Impossible de se souvenir. Il était déjà venu, Lilith en était sûre. Lise lui préparait un double express en pensant à autre chose. Lilith alluma la dernière Marlboro du paquet et continua à vider les cendriers. La journée allait commencer, elle pourrait bientôt aller s’endormir sous les plumes.
Dérouler son corps, détendre ses muscles, sentir l’air frais, Frantz décharge la tension urbaine en serrant les poings au ciel. Ça fait du bien de s’arrêter, surtout ce jour-là, à cet endroit. Il y a des dates anniversaires qui ne peuvent s’oublier. Ce jour-là appartient à cette catégorie. Encore quelques heures à attendre, largement le temps d’ingurgiter un café brulant, de griller une cigarette en baratinant l’une des serveuses. « Je me sens bien. J’adore les matins calmes, cette lumière blafarde. Ça me réconcilie avec la vie. » Se dit Frantz en poussant la port du rade. Il glisse un œil alentour, scrute chaque visage et s’approche du comptoir en habitué. Il n’a besoin de rien dire. Silencieusement, la serveuse lui amène son expresso, un verre d’eau et le parisien du jour.
- T'as ta tête des mauvais jours Lilith... Les clients ont été speed cette nuit ?
- Non, je crois qu'ils ne l'ont pas été assez, lui sourit-elle. Je suis contente de te voir, je n'ai eu envie de parler à personne de toute la nuit.
Elle fait à nouveau vrombir le percolateur et se sert une noisette qu'elle boit tout doucement, en tâchant de déchiffrer Le Parisien à l'envers. Elle n'y arrive jamais. A vrai dire, les journaux lui ont toujours paru illisibles, même à l'endroit. Alors elle s'attache aux photos.
Frantz avait fait la connaissance de Joan une dizaine d'années auparavant dans un bistrot du quartier de Belleville. Il étudiait ou discutait avec les clients. Bavardage de comptoir, mais qui fournit un moyen d'échapper au quotidien. Or, le quotidien assomait Frantz. On ne lâche pas impunèment la vie monastique pour le métier de chauffeur de taxi. Cet étudiant de vingt ans lui permettait de dialoguer avec ses propres contradictions. Avec le temps, ils sont devenus amis et complices. Un Net-driver et un défroqué ont beaucoup de points communs.
Aurélien regarda sa montre. Les heures s’étaient écoulées comme autant de fleurs. Décidément, la faune du bar de Solénoïde n’avait guère changée. Il aimait l’aurore. A ses côtés, le chauffeur de taxi buvait son café, perdu dans ses souvenirs et les courbes de Lilith. Mais quelle était la différence ?
L'impression de déjà-vu persistait, et Lilith sentait ce type l'investiguer sous cape. Elle n'aimait pas beaucoup qu'on la regarde sur ce ton. Ca l'intimidait, un peu. Elle hésita une seconde, leva le nez et proposa simplement un : "... est-ce que vous êtes déjà venu ici ?". Au même moment, elle aperçut au bout de la rue la silhouette imposante d'Esteban, escorté d'une nouvelle nymphette.
Ce n'était plus de son âge de sortir ainsi vêtu avec des lunettes de glacier. Après tout un vieux Chilien se doit d'avoir un certain standing, surtout si, comme lui, il en pince pour des filles qui ont la moitié de son âge. Mentalement, il déroulait ses pensées intimes : "cette jeune créature est décidément trop jeune pour moi. 26 ans, diable, mais quel parfum ! Je l'aurais volontiers raccompagnée chez ses parents mais des pensées sombres et humides m'assaillent l'esprit. Porqué moi, oune pauvre vieillard, dois-je être sans cesse tourmenté par la chair ? Suis-je la victime d'un sombre destin ? Pourquoi s'obséde-t-il, lui, là-haut !" Sa jeune compagne se mit à rire aux éclats en tournoyant autour de lui. Du calme fillette. Il décida de l'emmener fermement prendre un petit déjeuner au Solénoïde. Là-bas au moins on ne lui demanderait pas où était sa mère. Madre de dios.
« Si je suis venu ici… ? » Aurélien n’acheva pas sa phrase. Il l’avait peut-être bu, mais elle… elle l’avait rangé au rayonnage des verres vides. Il préféra se rabattre sur le Parisien. L’article se présentait ainsi : « Débat sur la réouverture des maisons closes : la mairie de Paris aurait-elle tranché ? C’est ce que pourrait laisser croire la lecture du programme de la Nuit Blanche. La documentariste Eve Marienbad organise un casting au sommet de la tour Eiffel en vue du tournage d’un film dont on ne sait à ce stade que peu de choses, si ce n’est qu’il sera pornographique et féministe. Les candidat-e-s sont invité-e-s à se rendre au troisième étage de la tour entre 20 heures et 4 heures du matin. L’accès en sera interdit aux mineurs. La tour Eiffel rentrera-t-elle dans le livre des records comme abritant le lupanar le plus haut perché ? Réponse dans notre prochain article. Avis aux amateur-e-s ! » Il tendit l’article à Lilith. « Il y a dans Paris, six pyramides, quelques maisons closes et des quantités d’Eve, mais combien y a-t-il de Lilith ? »
Lilith resta interloquée par cette question inattendue. Elle interrogea Frantz des yeux, il semblait ne prêter aucune attention à ce qui l'entourait. Elle affronta à nouveau le regard de l'investigateur et lui répondit qu'elle ne connaissait aucune autre Lilith à Paris, et surtout qu'elle ne voyait pas du tout où étaient ces six pyramides. Elle finit sa phrase dans un drôle d'état. Elle venait de réaliser que ce type ressemblait dangereusement au voyageur étrange qui l'avait troublée des mois auparavant, alors qu'elle venait de commencer son job au Solénoïde. Elle se retourna vers le percolateur, se servit maladroitement une autre noisette, puis interrompit la lecture de Frantz en lui demandant un peu trop vite ce qu'il avait prévu de faire de sa journée.
- Je prends mes quartiers ici... Et pour toute la journée encore. J'attends une connaissance. Mais tu peux te joindre nous, Lilith. La table est ouverte.
De son bras et de son regard, il englobe l'ensemble de la salle et sourit avec un visage rayonnant. Il fouille dans la poche de son imper et sort un boitier en aluminium. Le flash innonda le bar.
- Un de mes clients a oublié son appareil photo sur la banquette arrière. Il était saoul et cherchait davantages à emballer la fille qui se trouvait à côté de lui. Je les laissais à un hôtel du côté de la place de la concorde. Tu le veux ? Il faut juste acheter un chargeur de batterie. C'est du bon matos. Tu pourras faire des portraits de tes clients. Qu'en penses-tu ?
- J'en pense que je vais trouver un chargeur sans tarder ! s'exclame Lilith ravie. Elle avait autrefois pris d'assez beaux clichés, qui trainaient en vrac dans des cartons fatigués. Depuis qu'elle avait cassé son vieux canon, elle n'avait plus rien photographié. Son oeil pourtant cherchait toujours à cadrer les détails. Elle s'approche de Frantz et lui emprunte l'objet. Elle envisage une seconde qu'il pourrait manquer à ses propriétaires, qu'elle peut sans doute le rapporter à l'hôtel, puis elle écarte délibérément ces pensées trop honnêtes et sourit à Frantz en guise de remerciement.
- Qui vas-tu donc attendre ainsi toute la journée ? Tu as l'air bien mystérieux !
- L'histoire d'un mec qui m'a appris à voir le monde autrementement. C'était exactement, il y a dix ans avec Internet. Une nuit de fou...
Aurélien reprit le Parisien que Lilith avait abandonné sur le bar avec son trouble et son ignorance des pyramides parisiennes. Le projet d’Eve Marienbad semblait prendre forme. Il était temps de lancer son premier dé.
Le solénoïde avait pris ses habits du jour. Lilith examinait l’appareil photo que lui avait remis Franz d’un œil expert. Elle faisait défiler les vues qui y étaient en mémoire. Soudain, elle se retourna vers Aurélien :
- je crois que j’ai trouvé une de vos pyramides.
Aurélien refusa de se saisir de l’appareil. « Laissez- moi deviner : en pierre.
mi-XIXème, entourée de deux grands arbres ? ». Lilith était stupéfaite ! Son cerveau émergeait doucement des heures d'une nuit trop longue, elle commençait à avoir le rire facile et adorait ne rien comprendre à cette situation.
- L'appareil est à vous ? demanda-t-elle.
Aurélien prit un malin plaisir à la laisser à sa stupéfaction.
- Comment savez-vous ? insista-t-elle en riant.
Comme Aurélien restait ironiquement muet, elle se mit à faire défiler les autres photos, s'arrêta très vite et défia : "Et celle-là, comment est-elle ?". Si vous trouvez, je vous offre votre café. Mais quoi qu'il arrive je garde l'appareil !
Aurélien fit un clin d’œil à Frantz.
- Eh bien, puisque vous l’offrez, ce sera un café calva, alors !
Puis, revenant vers le journal il laissa tomber songeur, « Frères humains, qui après nous vivez, n'ayez les coeurs contre nous endurcis… ». Lilith resta muette. Il versa dans son café le verre de calva qu'elle avait posé près de sa tasse. « Vous savez la plus haute des pyramides du Pere Lachaise est trompeuse. On dit qu’elle a été érigée par un curé de Montmartre ayant eu des affaires de moeurs, et qu’il avait choisi pour sépulture un phallus comme un bras d'honneur à l'Eglise, pointé vers le ciel »
Il but une gorgée. Frantz finissait son café. Esteban regardait sa nymphette avec effarement. Elle avait un appétit lunaire. Où prenait-elle son énergie ? Lilith s’alluma une cigarette et prenant assise sur une chaise de bar, elle enveloppa Aurélien de volutes blanches. « Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! Ca ne me dit pas comment vous savez que cette photo est justement dans l'appareil. Ni où est la troisième pyramide. Ni... bien des choses en somme... » Il masqua son amusement. Elle avait certes le nez mutin, mais il avait autre chose en tête. Il lui montra de nouveau l’article du Parisien : « Allier le féminisme et la pornographie, c’est pas gagné d’avance, non ? »
- Ne me posez pas des questions pareilles, je n'ai jamais su ce qu'était le féminisme. Quoi qu'il en soit, ne comptez pas sur moi pour grimper en haut de la Tour Eiffel à moitié nue entre minuit et quatre heures du matin. J'ai un vertige terrible. Demandez plutôt à Esteban, c'est fait pour lui ! Vous comptez y aller, vous ? Vous êtes féministe ? Pornographe ? Les deux ?
- On rentre en pornographie comme on rentre en religion. L'important est de croire. Répliqua Frantz. Les pyramides, c'est du pareil au même. On s'accroche à des symboles qui sont vides de sens. La femme est l'avenir de l'homme... A moins qu'elle ne soit sa tombe. Ce qui revient au même. Tout change, rien ne bouge. Vous m'agacez à pérorer alors que la vie est ailleurs.
La sentence ne plaisait pas, mais alors, pas du tout. Les uns boudent, les autres s'ignorent. Frantz sort, fonce vers son taxi, attrape une sacoche, s'installe au fond de son siège et ouvre son ordinateur portable. Une borne wifi lui permet d’accéder au réseau. Là, au moins, personne ne déblatère sur le sexe des anges. Tranquille. Et c’est tout ce qui compte. Arpenter le monde en toute tranquillité sans bouger ses fesses de sa chaise, voilà son bonheur. Le net-driver, Joan Emeri, se faisait attendre.
Il va se calmer De Niro ? s'énerva Lilith. Elle insulta Aurélien gratuitement et par ricochet, et alla s'en griller une peinarde derrière son comptoir. Non parce que ça commençait à bien faire cette nuit qui n'en finissait pas.
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Commentaires
je te suis sur la concordance des temps, mais je propose néanmoins qu' on avance dans l'éxcriture. On verra alors selon l'ambiance souhaitée par les auteur-e-s, si l'on s'oriente vers le plus que parfait ou le conditionnel futur... (à ce stade on a été 3 à écrire, donc nous n'avons pas encore la palette de tous les personnages).
Pour rassurer Destiny, jusque là tout va bien du point de vue de la concordance des temps : Frantz est dans son présent, alors qu'Aurélien et Farah sont dans l'accompli. Ce sont leurs reflexions etc avant l'arrivée du chauffeur de taxi. Un peu comme un flash back.
Ceci-dit, logiquement, ce serait à Frantz de reprendre maintenant au présent , ça va pas être facile à articuler, ça !
Je dois admettre que ça donnerait presque envie de s'y mettre aussi finalement !
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