Le taxis filait au travers des rues. Aurélien tenait entre ses mains une feuille blanche. Au verso, il découvrit cette mention : Passerelle Simone de Beauvoir. Dehors les passants faisaient grises mines. A un feu, une femme lui sourit. Il pensa à Lilith. Puis revint à la feuille de papier. Lorsque le Taxis arriva à proximité de la passerelle, les girophares de la police se mellaient aux ambulances. Un homme grenouille sort des eaux sombres de la Seine. Il semble perdue, hors du monde, avec sa lourde combinaison. C'est un homme mutant face aux hommes en blancs ou bleu qui s'activent.
Frantz ne les aime pas. Ni les ponts, ni les flics, ni les toubibs. Cela le ramène à ces histoires du passé. Celles que l'on eclispe par prudence anticipative. On a toujours des secrets qui ne peuvent être partagés. A fortiori avec un inconnu. Pourtant, le type de la banquette arrière semble touchant avec ses feuilles froissées à la main. A coire que ce jour n'était pas fait pour lui. Il aurait dû rester au lit, lire un roman policier, ou mater la télévision, se droguer ou s'empifrer de gateaux salés, se coincer sous la couette avec une bonne bouteille qui assome un cheval, oublier le monde extérieur. Mais non, il semblait vouloir aller jusqu'au bout de son destin Et son destin passait par une frêle passerelle. Suicide ou accident ?
- Je vous laisse là si vous voulez... J'ai un rendez-vous au bar Solénoïde. Des trucs à faire. Payez-moi et n'en parlons plus.
Personne ne l'attend en dehors du web. Il est accro à la toile, essaie de capter l'organisation de ce cerveau planètaire, se plonger dans ce magma de savoirs et de liens sociaux disparates. De mémoire, il accumule plus de 500 contacts au travers de la planète. Croire que de cet univers puisse se réinventer l'humanité, comprendre enfin une partie de son destin. Dieu ! Le cerveau planètaire est Dieu... une intelligence collective qui pourrait basculer dans une dépression, ou pire, dérivée vers la schysophrénie planétaire. Pour le meilleur et pour le pire, l'humanité danse sur le bord du gouffre de ses propres aliénations.
La sonnerie du portable tire Lilith trop vite de son endormissement. Numéro inconnu. C’est suffisamment rare pour qu’elle veuille en savoir plus. Elle décroche et tente un « Allo ? » qui aurait l’air normal mais qui est évidemment ensommeillé et nicotineux. Son interlocuteur parle à toute allure, il faut venir très vite, passerelle Simone de Beauvoir, elle a eu un accident, on ne sait pas, l’eau est très froide à cette saison, on espère que ça ira, on ignore ce qui s’est passé. Lilith dévale ses 92 marches en finissant de s’habiller, cherche un taxi en courant, se répète que ce n’est pas possible, pas possible, qu’elle ne peut pas ne pas s’en sortir, qu’elle aurait du l’appeler hier, pourquoi ne l’a-t-elle pas appelée, elle ne peut pas ne pas s’en sortir, l’eau ne doit pas être si froide tout de même, les secours sont déjà là, elle est où cette saloperie de passerelle ?
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