Un truc se passa. Le temps s’arrêta. Le café se vida. Ou non. Quelque chose, on ne sait pas, pas trop. Il y eut un silence plus épais que d’habitude, un flottement qu’on ne savait pas nommer, des minutes qui furent peut-être plus longues, un évanouissement collectif. Chacun était reparti dans ses pensées en même temps. Cela n’arrive jamais. Jamais dans un café. Mais au Solénoïde, c’est probablement ce qui se passa. Quand elle sortit de sa torpeur, Lilith était en route pour chez elle, un appareil photo à la main, il devait être 8 heures, il faisait déjà une chaleur à crever, elle hésitait entre un cafard fatigué et l’abandon prêt à rire d’un lendemain de fête qui n’avait pas eu lieu. Le premier bâtiment qu’elle vit réellement lui sembla refléter assez bien ces contradictions matinales, et elle le mit en boîte. Elle se demandait si, quand elle reviendrait au Solénoïde, quelques uns des passagers qu’elle pensait y avoir laissés seraient encore là.
Frantz se concentre sur son écran, absorbé par sa recherche. Les chanteurs de pyramides , des parachutistes, des chercheurs en symbolique maçonnique, les adeptes du complot et les touristes fascinés.... par les mystères de Paris. Tout cela ressemble à une liste à la Prévert. Une histoire sans fin qui ne possède ni début, ni fin. On se berce d'illusions. Que reste-t'il de cette ville ? Un dernier tango ? Une valse pour quelques secondes d'accéléré, pour un baiser ? Un instant parisien, pour chacun. On rêve d'amour dans les ruelles et sur les pentes de Belleville. Frantz se gorge d'images anciennes et nouvelles. Kaléïdoscope d'un monde en ébullition. Il s'imèrge.
Aurélien frappa à la portière du Taxi : "vous avez vu Rendez-vous ? J'ai 10 minutes pour y être." Frantz, fit quelques recherches rapides depuis son ordinateur. Au bout d'une minute trente, il acquieça. "Montez".
Lilith avait presque parcouru la moitié du chemin qui la ramenait chez elle, lorsque le taxi de Frantz la dépassa en trombes. Complètement malade. Il était encore tôt et les rues étaient presque désertes, mais tout de même, il roulait comme un dingue. Ce Frantz était décidément bien impulsif. Qu'est-ce qui lui prenait subitement de rouler à une allure pareille ? Elle avait cru apercevoir à l'avant le type du café, mais elle n'en était pas certaine. Ca lui rappela le court-métrage de Lelouch. Elle sourit en s'imaginant monter à l'aube les marches de Montmarte dans le mouvement vaporeux et nonchalant d'une impeccable robe blanche, pour tomber dans les bras d'un homme amoureux. Elle qui était toujours en retard, ça ne risquait pas de lui arriver ! Elle était plutôt du genre à apparaître toute ébouriffée en se maudissant d'avoir voulu mettre des talons alors qu'elle était incapable de marcher avec. On est comme on est. Arrivée à Barbès, elle fit déguerpir une nuée de pigeons, qui lui inspirèrent comme d'habitude autant de dégoût que de mépris.
- Même adresse et même itineraire...
- oui
- vous vous aimez ou vous faite semblant de la croire...
- Est-ce incompatible ?
La rue Lepic était embouteillée en diable. Le café d'Amélie poulain ne faisait plus tabac. les interdits, toujours. Aurélien sourit en songeant au tabagisme de Lilith. Bientôt, elle ne pourrait même plus sortir en ville. Soudain, le taxi déboita. Il restait deux minutes.
- L'amour et la fascination sont deux choses différentes, quasi répulsive. Aimer, c'est s'abandonner. Alors, cela prend obligatoirement du temps.
Frantz alluma la radio qui le plongea dans son adolescence : the Stranglers. Les rues de Paris s'allongeaient. Il ne voulait pas terminer cette course. Deux minutes, juste le temps pour vivre tranquillement cette chanson. Vivre vite et penser lentement. Il restait une minute.
- Vous êtes un orphelin de l'amour...
La voiture reprit son souflle. On voyait le bas de l'escalier. Dans quelques secondes, il pourra la serrer dans ses bras et l'embrasser. A moins que tout cela ne soit qu'un fim qu'il s'invente pour exister. Personne ne l'attend la haut, ni homme, ni femme, ni enfant. Le temps est capricieux, toujours en retard sur son temps.
Au moment où Frantz apercevait le bas de l'escalier montmartrois, Lilith posait le pied sur la première des 92 marches qui menaient à son appartement. Elle se demandait s'il y aurait quelqu'un, là-haut, sous sa charpente. Probablement pas. Quand elle travaillait de nuit, il était presque toujours parti à son retour. Décidément, leurs horaires ne s'accordaient pas, et ça commençait à leur poser quelques problèmes. Elle balaya ces pensées qui finissaient toujours par l'angoisser beaucoup trop, et poursuivit machinalement son ascension.
Qu’est-ce que le temps lors d’une rencontre ? Une variable incertaine, un élastique qui se tend, se distend, s’étire vers son point de rupture, puis se détend, se rétracte, s’illumine dans la fraction d’une seconde. Le taxi s'était immobilisé. Aurélien hésitait à en sortir. Frantz avait tenu l'horaire. Fait inhabituel, les marches qui dévalaient vers Paris étaient désertes. Quelques noctambules en mal de nuit erraient bien de çi de là, mais la faune habituelle des touristes et des jolis coeurs parisiens était absente.
Aurélien se souvint d'une rencontre autre, un temps obscure qui l'avait envoûté le temps d'un soleil rougeoyant se levant sur la ville.
Mais il n'était pas venu compter fleurette. Il tendit un billet à Frantz : " vous pouvez m'attendre ? j'en ai pour dix minutes".
Aurélien attend. De sa place, Frantz ne pouvait pas le voir. Alors, comme à son accoutumé, il imagina. Garde t’il l’œil rivé compulsivement sur son poignet ? Faisait-il les cents pas sur le terre-plein ? Qui attendait-il ? Un homme, une femme ? Certainement une femme…. Sa maîtresse ? Dans ce cas, pourquoi la voir quelques minutes ? Pourquoi ne pas profiter plus longtemps de cette rencontre ? Est-ce l’heure de la séparation ? Il n'avait pas de bouquet de fleurs à la main. Surement un signe.
Frantz ouvrit la porrtière de la voiture et se laissa aller à la contemplation d'une flaque d'eau. A la radio Stand by me d'Otis redding accompagnait les réveries nuageuses du chauffeur de taxi.
Lilith ouvrit sa porte et trouva comme prévu son appartement vide, où subsistaient les traces d'un petit déjeuner récemment pris. Elle s'évanouit sur son lit et s'en fût rêver. Les images floutaient le demi-inconnu du café, qu'elle voyait attendre quelqu'un ou quelque chose du côté de Montmartre, fumant cigarette sur cigarette. Elle entendait le moteur à plein régime d'une voiture blanche qui restait invisible, et le Stanbd by me d'Ottis Redding bizarrement remixé sur un rythme salsa. Sa soeur apparut furtivement, pour donner des fleurs au demi-inconnu en lui parlant d'un rendez-vous manqué au Solénoïde, et en lui disant péremptoirement qu'il devait à tout prix y retourner dès que possible. L'homme semblait ne pas entendre, mais gardait les fleurs dans lesquelles il découvrait de nouvelles cigarettes. Et puis sans transition Lilith se vit arpenter les escaliers sans fin d'un immeuble non-identifié, suivi de son copain d'enfance qui se moquait de sa tenue. Lilith sursauta dans son sommeil sans en sortir, et oublia déjà les images que son cerveau venait de produire.
Les rêveries ne durent jamais bien longtemps et se noient dans l'inconscient du temps. Elles n'arrivent pas à se révéler sur une feuille de papier, ou alors de façon fugace et partielle. Lilith se réveille un instant. Frantz commence à perdre patience ; et Aurélien croit vivre un rêve éveillé. Pourtant, tous vont retomber dans la réalité du temps dans lequel, personne ne peut s'échapper. Il faudra bien repasser au café Solénoïde.
Aurélien allait s'en retourner vers le taxis, lorsqu'il l'apperçu enfin. Son regard avait la transparence de l'indifférrence. Le soleil avait définitivement pris son emprise sur la ville. Le phare de la tour Eiffel avait cessé de battre. Il ne l'avait pas vue depuis 10 ans. Il l'a sentie frèle. Et pourtant, elle ne le voyait pas. Elle lui tendit une enveloppe.
- Tu n'es pas obligé de lire, Aurélien.
Il ne répondit pas. La bas, dans la ville, une lumière s'était éteinte. Il lui sembla que, par exception, le Solénoïde avait clos ses portes. Une douleur lancinante le vrillait au sol.
Lorsqu'il rouvrit les yeux elle était partie. L'enveloppe restait là, brulante. Le taxis lui fit signe. Comme dans un songe, Aurélien s'y engouffra. Le taxi démarra sans demander la destination. Il décachetta l'enveloppe.
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Tags : délire, taxi, amour, rencontres
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